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MANIKAÏ

La porte coulissa. Les lueurs des bougies valsèrent contre les murs.

— Mani ! Il faut que tu viennes !

La voix de son frère. Manikaï soupira intérieurement. Pourquoi n’était-il pas à la célébration ?

— Que se passe-t-il ? lui demanda-t-elle d’un ton détaché.

Ses bras tremblaient. Si elle renversait cette bougie, les autres tomberaient à leur tour et sa commode prendrait feu. Il ne faudrait que quelques minutes pour qu’il se répande contre les murs et sur le sol en bois. Elle dirigea ses mains au-dessus des flammes, puis, aussi délicatement qu’elle le put, déposa la bougie au sommet de la pyramide.

— Mani ! répéta son frère qui s’était approché d’elle. Elle tressauta, les doigts englués dans la cire d’abeille.

Son frère s’inquiétait pour tout, et souvent pour rien. Lorsqu’il rencontrait un problème, sa première solution tenait à feindre d’en trouver une, puis d’aller la chercher pour implorer son aide.

— Explique-moi ce qu’il s’est passé, Juniké.

Cela lui avait pris plusieurs heures pour allumer et disposer toutes ces bougies, mais elle était enfin prête pour la cérémonie. Son corps était resté penché si longtemps vers l’avant que des gouttes de sueur s’étaient entassées dans le creux de son dos. La pièce transpirait d’une chaleur épouvantable, et cela n’avait fait qu’empirer à chaque éclosion d’une nouvelle flamme. Elle devrait se changer avant de sortir.

Son frère se rapprocha d’elle et s’agrippa à son bras. Il sursauta quand elle tourna la tête vers lui. Son masque d’argile verte lui donnait l’allure d’une écorce arrachée à son tronc. Féroce. Il réprima une grimace, puis ses lèvres s’affolèrent.

— Une petite fille est tombée à l’eau en poussant l’une des lanternes.

Manikaï écarquilla les sourcils si fort qu’elle sentit des morceaux de son masque craquer sur son front.

— Il fallait me le dire plus tôt, Juniké ! Sors d’ici.

Il l’observa, immobile, alors qu’elle se ruait vers l’une de ses commodes.

— Ne reste pas planté là. Je dois me changer.

Elle le vit sursauter, sa bouche se tordre en une grimace chagrinée, mais il fit volte-face en direction de la porte avant qu’elle n’ait pu rajouter un mot. Manikaï se mordit les lèvres, sans pour autant chercher à le rattraper. Elle connaissait son tempérament, sa faculté à aller trop loin dans ses mots et ses gestes, et elle n’arrivait jamais à s’en excuser sur le moment. Lorsque le battant se referma sans un bruit, elle souffla et fit glisser sa robe de nuit le long de ses épaules. D’une main, elle tira le tiroir supérieur de sa commode et en sortit un kimono parfaitement plié, qui se déroula jusqu’au sol. Il était entièrement tissé des fibres blanches de cerisiers et les fleurs du même arbre avaient été brodées sur toute sa surface.

Une œuvre d’art, qu’elle n’avait plus revêtue depuis longtemps.

Elle pouvait le faire.

Elle s’habilla rapidement, serra la ceinture au-dessus de ses hanches et recula jusqu’à la commode jumelle avant de s’immobiliser. Que pouvait-elle dire à son frère pour lui présenter des excuses ? Elle n’aurait pas dû hausser le ton. Son esprit se figea sur les planches de bois ; trop longtemps pour sa voix intérieure qui la réprima et lui ordonna d’y songer après avoir sauvé cette jeune fille.

Dans une petite boîte, Manikaï pinça du doigt un collier similaire à celui qui ornait son poignet. Il était constitué des mêmes fibres de cerisier que son kimono, serti de pierres de lune et lustré de miel.

Elle balaya du regard les centaines de bougies accolées aux quatre coins des murs de la pièce. Quel gâchis. Elle avait mis des heures à convenablement les disposer pour les célébrations. Est-ce que les cerisiers lui en tiendraient rigueur ?

Elle ferma les yeux et se concentra sur le voile blanc qui s’immisçait sous ses paupières closes. Son bracelet et son kimono s’illuminèrent de la même lueur que les rayons lunaires. Lorsqu’elle se sentit prête, elle balaya l’air du bras. Les flammes suivirent son mouvement et s’éteignirent dans une vague uniforme.

Les ténèbres l’encerclèrent, puis un chuintement lui fit comprendre que Juniké avait entrouvert la porte. Elle s’engouffra à l’extérieur et observa une dernière fois le parquet qu’elle s’était entêtée à lustrer toute la matinée avant de la refermer d’un coup sec.

— Que fais-tu Mani ? lui demanda son frère d’une voix frêle.

Elle ne discernait pas son regard dans le noir, mais à son intonation, elle sut qu’il avait versé quelques larmes.

— Je vais devoir m’occuper de cette fille, Juniké. (Elle s’abaissa et lui saisit les épaules, il hoqueta lorsqu’elle le toucha.) Est-ce que tu pourrais courir jusqu’au village et rassurer ses parents ?

Elle usait de sa voix la plus douce. Son frère acquiesça d’un léger mouvement du menton, et elle crut même discerner un sourire fugace.

— Tu reviendras, hein ? murmura-t-il.

Elle esquissa un rictus, confiante.

— Je reviens toujours.

 

***

 

Manikaï dévala la colline aussi vite qu’elle le put, pieds nus. Elle sauta au-dessus des racines, effleura des brins d’herbe mouillés et empiéta sur la lisière du chemin. Elle pouvait apercevoir le village, les cabanes plantées sur l’eau et les milliers d’illuminations qui flottaient entre les pilotis et s’accumulaient contre la berge. Elles s’étiraient en une longue traînée orangée qui lui rappelait la langue incandescente d’un dragon.

Elle avait raté le lâcher des lanternes de prospérité, encore une fois.

La ville était ceinturée de guirlandes éclatantes accrochées au bord des toits des habitations. Les festivités lui parvenaient déjà aux oreilles. Manikaï longea les premières maisons et surprit quelques passants attablés autour d’une bouteille, l’un d’eux en tomba de sa chaise. Sans chaussures, ses pas ne faisaient qu’un bruit semblable à la pluie.

Elle déboucha près des quais et se faufila à travers la foule compacte. Les habitants du village s’étaient massés le long des plateformes de bois et criaient leur détresse. Les parents de la jeune fille étaient sûrement partis en barque, mais elle n’avait pas le temps de les trouver et de les réconforter. Juniké se chargerait de leur transmettre son message.

Manikaï courut jusqu’aux berges. Une langue de terre, parsemée d’arbres aux feuilles si basses qu’elles semblaient vouloir s’abreuver de l’eau du fleuve, retenait un amas de lanternes. Elle devait se rapprocher pour pouvoir sauter sur l’une d’elles. Sa magie la ferait peser aussi légère qu’une plume, ce qui lui permettrait de sauter de lueur en lueur au-dessus de l’eau. Elle en distingua une sur le point de s’échapper d’une branche. Manikaï se concentra sur son pouvoir, ses bracelets et son kimono s’illuminèrent d’un blanc brumeux.

Elle s’élança dans les airs.

La lanterne tangua sur les flots comme si une feuille s’était posée dessus. Le mouvement la décrocha de son obstacle et la propulsa vers le centre du fleuve. Manikaï sentait la chaleur exhalée par la flamme sous ses pieds et la frêle couche de papier qui la protégeait de l’extérieur. Le courant la poussait au milieu des autres illuminations.

Elle n’entendait plus qu’un murmure venant de l’amont et une douce mélodie venant de l’aval. La célébration, qui était organisée chaque année, permettait aux villageois de distiller leurs vœux de prospérité dans ces bûchers flottants. Elle ne s’était pas imaginé que la cérémonie prendrait une tournure aussi dramatique, alors qu’elle était habituellement embaumée de rires et de chants.

Le fleuve serpentait en aval. Manikaï n’avait que deux virages pour trouver cette jeune fille avant que le torrent ne se jette des hautes cascades du Taï. Elle ne survivrait pas à une telle chute.

L’odeur du bois d’encens lui donnait l’impression d’être entourée d’orangers aux troncs éclairés de lueurs dorés. Des écailles d’argent transpercèrent la surface avant de disparaître. Un banc de carpes nageait au milieu des voiles enflammés.

Manikaï tendit l’oreille, à la recherche d’un clapotement, d’un appel à l’aide, d’un signe de la présence d’un enfant. Elle se déplaçait au fil des lanternes comme le petit vent du matin.

Le premier virage étira sa courbe. Une longue plage de galets bordait la rive gauche. Peut-être la jeune fille avait-elle pu s’extirper de l’eau ? Elle sonda l’obscurité du mieux qu’elle put, mais elle n’en vit qu’un paysage nébuleux et rocheux.

Le murmure des cascades se faisait déjà entendre. Manikaï fit volte-face, alertée par les cris de quelques villageois postés sur les falaises. Ils désignaient l’aval du fleuve en le pointant du doigt à la lueur d’une torche.

Par chance, les lanternes s’étaient assez espacées pour lui permettre de gagner du terrain, mais pas trop pour ne pas l’obliger à s’immerger dans l’eau. Elle savait nager, mais elle irait plus vite en voltigeant dans les airs qu’empêtrée dans les flots.

Soudain, elle entendit un appel à l’aide. Manikaï aperçut une touffe de cheveux blonds accolée à une lanterne qui flottait encore. Elle n’était qu’à quelques mètres de distance. Mais les cascades n’étaient pas loin non plus ; le cours d’eau se contorsionnait dans leur direction. Il ne lui restait plus beaucoup de temps. Manikaï inspira profondément et sauta. Elle sentit son kimono se coller à sa peau, ses cheveux lécher ses épaules et se perdre dans son dos. Le froid ne la fit pas frémir ; la sève des cerisiers l’enveloppait d’une couche de chaleur protectrice.

Elle plongea dans l’eau, le voile de lumière de son kimono éclaira les graviers au fond du fleuve. Les lanternes qui crevaient la surface lui donnaient l’illusion de nager au milieu d’un ciel étoilé, et au loin une comète filante à deux jambes se débattait dans l’immensité ténébreuse. Lorsqu’elle émergea, Manikaï battit des pieds et des mains pour rejoindre la jeune fille. Son corps frêle s’était tourné vers elle et lui permit de discerner une grimace qui lui criait sa peur et son étonnement.

Les cascades, elles, hurlaient leur appétit.

Plus que quelques mètres.

Elle enserra la fillette entre ses mains alors qu’elle sombrait vers le fond. Elle gémit de stupeur puis se calma lorsqu’elle comprit qu’il ne s’agissait pas d’un monstre marin. Ses yeux pétillaient de terreur, mais Manikaï perçut deux étoiles d’espoir.

Le grondement des cascades se rapprochait, et le temps lui manquait. Manikaï inclina son ventre vers le ciel, la fillette blottie contre sa poitrine. Elle devait la sauver, lui attacher l’un de ses bracelets. Le pouvoir des cerisiers la protègerait. Dans un mouvement ferme, Manikaï leva le bras de la jeune fille au-dessus de son visage — elle cria de douleur d’une intonation aiguë —, puis lui enfila le bracelet autour de son poignet.

Manikaï balaya de tous ses membres pour se rapprocher de la berge. Le courant l’attirait vers le grondement des cascades qui crevait ses tympans comme des éclats de tonnerre. La bande de terre n’apparaissait pas. Est-ce qu’elle s’éteindrait, elle aussi ?

Elle s’épuisa à nager, le corps frêle de la jeune fille sur le ventre. Malgré la sève des cerisiers qui la protégeaient, ses bras l’imploraient d’arrêter. Leur pouvoir lui conférait de l’agilité, pas de la force. Elle battit des pieds et des mains dans un dernier mouvement d’espoir, avant qu’il ne s’essouffle de lui-même. Elles allaient chuter du haut des falaises.

Non. Elle ne pouvait pas mourir. Elle ne pouvait pas abandonner Juniké. Elle ferma les yeux et se concentra. Les cerisiers ne la laisseraient pas périr, elle devait leur faire confiance. Elle devait utiliser leurs pouvoirs…

Un voile blanc l’emporta.

 

***

 

Manikaï rouvrit les yeux et découvrit un océan illuminé par les lueurs d’un ciel dénué de nuages. Il n’y avait ni vague ni remous, et sa surface ressemblait à un miroir. Elle était assise sur une plateforme en bois qui semblait immobilisée sur les flots. Lorsqu’elle se releva, elle eut l’impression d’être perchée dans un arbre.

L’air était plus pur que tout ce qu’elle n’avait jamais respiré. Son corps était sec, son kimono aussi, et elle n’avait plus qu’un seul bracelet. Où était-elle ? Où était passée cette jeune fille ? Elle se retourna et haussa les sourcils de stupeur.

Les grands éventails.

Les imposantes structures se pliaient et se dépliaient au gré d’un vent inexistant. Au bout de ces édifices de bois, de cordes et de toiles, une île flottait dans les airs. Elle les abreuvait de son ombre et scindait le ciel en deux. Une nuée d’érables dissimulait les premiers étages d’un temple si haut qu’il crevait le firmament.

Où était passée la cascade, l’eau qui lui pressait le corps, la petite fille gémissante dans ses bras ? Il lui semblait que cela n’était qu’un cauchemar et que cet enfant qui se débattait près d’elle n’avait jamais existé.

Manikaï observa un moment l’île flottante, une parcelle verdoyante isolée dans un océan bleuté. Les éventails s’activaient en dessous d’elle comme des moulins. Elle devrait les traverser pour l’atteindre, et un tour d’horizon lui confirma qu’il n’y avait là qu’elle pouvait aller.

Elle ancra fermement son pied sur le sol et se propulsa dans les airs, pour atterrir sur le premier éventail qui se replia sous son poids. Elle grimpa sur une petite plateforme adjacente en bois inanimée, les longues toiles se tendirent à nouveau dans son dos.

Des dizaines de poutres retenues par des cordages blancs reliaient d’imposants troncs qui s’enfonçaient dans l’océan. Manikaï ne pouvait estimer sa profondeur qu’à la teinte aigue-marine de l’eau, et après avoir bataillé avec la cascade, elle n’avait aucune envie d’aller vérifier.

Le vent se leva et les éventails frémissaient comme les feuilles d’un arbre. Manikaï attendit à chaque fois que leurs toiles furent assez tendues pour sauter sur le prochain.

Son kimono se remit à briller d’une douce lueur. Elle sentit son pouvoir l’envelopper à nouveau, lui couvrir la peau, lui murmurer qu’il la protègerait. Elle prit toutes les précautions pour ne pas tomber dans l’eau.

Elle foula enfin la terre ferme. Rassurée, elle souffla tout en observant le domaine volant. Un sentier s’enfonçait à travers la forêt d’érables.

Manikaï marcha le long de troncs moussus, des fougères qui érigeaient leurs frondes vers le ciel, des plantes rampantes qui s’étendaient jusqu’aux bordures du chemin. Le soleil auréolait le sol de fragments de lumière à travers les interstices de la canopée. Elle pouvait apercevoir les étages supérieurs du temple par-delà du feuillage.

Elle emprunta un double escalier à l’ombre d’un cerisier. Ses fleurs voletaient et couvraient les marches et buissons alentour. Une marre avait été creusée ; des nénuphars s’étaient emparés de toute sa surface. Un couloir de galet la séparait des fondations en pierre du temple. Une porte coulissante demeurait ouverte, des rideaux transparents dérivaient vers l’extérieur, poussés par le vent. Elle s’engouffra à l’intérieur.

Une table basse avait été disposée au centre de la pièce, un seul coussin était installé à l’une de ses extrémités. Les murs avaient été peints comme des tableaux et représentaient les forces de la terre aux couleurs des plantes et du sang. Manikaï remarqua un escalier dissimulé derrière des paravents. Elle l’emprunta et découvrit une décoration similaire au deuxième étage : plusieurs commodes en bambou, un grand tapis enraciné au milieu de la pièce et des bibelots parfaitement époussetés. Malgré sa curiosité, elle ne put se résoudre à les ouvrir.

Les étages suivants lui apportèrent encore plus de questions. Qui vivait ici ? Elle fut étonnée de trouver de nombreuses toiles accolées au mur, des vases remplis de fleurs et un chevalet. Cette personne semblait passer le plus clair de son temps à peindre, mais quoi ? Les tableaux étaient vierges de tout art.

Ses interrogations s’évaporèrent au sommet du temple.

Des ouvertures béantes dans les murs laissaient pénétrer la lumière de part et d’autre de la pièce. Un vieil homme au dos vouté se tenait debout, face à une toile, un pinceau dans la main. Elle l’aurait reconnu entre mille visages, avec sa barbe blanche qu’elle avait tressée si souvent à la main.

— Maître ?

Depuis combien de temps n’avait-elle pas vu son ancien précepteur ? Son enterrement lui parut soudain si proche, alors que cela faisait des années qu’elle avait tourné la page.

— Manikaï, mon enfant. (Il s’appliqua à donner quelques coups de pinceau francs sans détourner la tête) Je ne m’attendais pas à recevoir de la visite aujourd’hui.

L’esprit de Manikaï s’embrumait. Que faisait-il là ?

— Suis-je morte, moi aussi ? demanda-t-elle d’une voix chevrotante. Elle n’arrivait pas à s’empêcher de trembler.

Maître Ni ne lui répondit pas. À la place, il déposa son pinceau sur une petite table attenante et l’invita de l’autre côté de la pièce. Sa toile était à moitié terminée. Manikaï y discerna l’esquisse d’un fleuve, d’arbres enchevêtrés, de roches saillantes. Elle comprima tandis qu’elle se rappelait la puissance du courant et sa nage désespérée. Elle n’y était pas arrivée, finalement ?

— Asseyons-nous si tu le veux bien.

Il courba le dos, et Manikaï se précipita pour l’aider à s’asseoir. Maître Ni la dévisagea comme si elle avait juré, d’un air circonspect, avant de tomber sur son coussin. Elle l’observa, immobile, alors qu’elle se rappelait l’avoir systématiquement aidé à se déplacer les derniers mois avant son départ.

— Non, tu n’es pas morte, mais tu es sur le déclin, Manikaï.

Elle grimaça. Que voulait-il dire ? Il continua sans lui laisser le temps de répondre.

— Tu es à l’orée de ta vie et il te faut sauver cette jeune fille. Les cerisiers te protègeront dans cette épreuve.

Il savait.

— Qu’est-ce que je fais ici ?

Elle l’avait interrompu, car cette question résonnait en boucle dans sa tête, et elle poursuivit :

— Je me suis réveillée en pleine mer alors que j’étais près des cascades du Taï. Les grands éventails… vous me les décriviez quand je n’étais encore qu’une enfant. (Elle avala sa salive.) Cet endroit est si paisible, et pourtant il me fait tellement peur. Où suis-je ?

— Tu es dans un lieu de paix. Tu ne crains rien ici.

Il versa du thé dans des tasses en porcelaine blanche.

— Tu te souviens encore des éventails ! J’ai l’impression que cela fait des décennies que je te racontais cette fable. Tu étais déjà terrifiée de l’obscurité à l’époque.

— Je n’ai plus peur du noir, maintenant.

— Tu as bien grandi, en effet.

Une brasse de vent fusa dans ses oreilles, semblable à l’écho des cascades. Son genou tapa contre le bois, une flaque de thé sinua en ruisseau sur la table.

— Pardon, dit-elle avant d’éponger le liquide verdâtre.

Cela n’avait pas perturbé son maître, qui remplissait l’autre tasse. Il lui servit, fumante et chaude comme elle lui préparait jadis, mais elle n’avait aucune envie de boire.

— Les cerisiers nous protègent, du jour où nous jurons de défendre ceux qui n’ont pas leur pouvoir jusqu’à notre trépas. Nous devons nous montrer dignes de leur confiance.

— Ne le suis-je pas déjà ?

Elle avait secouru tant de vie qu’elle avait cessé de compter. Son maître lui tapa les doigts, les sourcils froncés.

— Il ne faut pas se reposer sur tes lauriers. Tu te dois de veiller continuellement sur le monde qui t’entoure. Tu dois épargner cette jeune fille d’une mort prématurée.

Est-ce qu’il l’observait depuis ce temple ? L’avait-il jugée toutes ces années où elle avait rangé son kimono dans un tiroir ?

Elle hésita.

— J’ai tout fait pour réussir à la sauver, mais je ne veux pas y retourner. (Le visage de son maître resta impassible.) Si j’ai offensé les cerisiers en m’écartant de leur puissance toutes ces années, pourquoi risquerais-je de mourir ?

— Parce qu’ils t’ont préservée en t’emmenant ici, Manikaï.

Elle se tut comme elle l’avait fait tant d’années devant son maître. Il avait toute sa confiance, et ses paroles, toute son attention.

— Tu étais si terrifiée qu’ils t’ont emmenée ici, répéta-t-il comme s’il se réconfortait lui-même.

— Est-ce que je vais mourir ?

— Je ne peux pas prévoir l’avenir mon enfant, même pour te rassurer.

Manikaï s’enfonça dans ses derniers instants d’effroi. Elle sentit le corps frêle de cette jeune fille collée au sien, ses affaires trempées, la chaleur des cerisiers…

Elle rouvrit les yeux, des gouttes de sueur coulaient le long de son front.

— Que penses-tu faire ? lui demanda-t-il, le visage à moitié caché par sa tasse.

Elle prit un instant pour réfléchir et s’épongea avec une serviette en coton.

— Je veux la sauver, comme tous les autres, mais… toute cette noirceur m’effraie.

— Les cerisiers te protègeront, Manikaï.

Pouvaient-ils la préserver d’une chute mortelle ? Elle craignait que non, mais ne put l’avouer à son maître.

— Et si j’échoue ?

— Eh bien… N’apprécies-tu pas ma compagnie ?

Elle esquissa un rictus. Non, elle ne pouvait pas partir elle aussi. Juniké ne s’en remettrait jamais. Qui veillerait sur lui ? Il n’avait pas de parent, plus de famille. Elle devait revenir pour s’occuper de lui.

Elle baissa le regard vers la table, lacérée entre le désir de ne jamais avoir à affronter ces cascades et l’horreur d’imaginer son frère livré à lui-même. Elle devait faire preuve de courage comme elle l’avait fait par le passé.

— Quand tu t’en sentiras prête, ton esprit te ramènera là-bas.

Elle acquiesça et ferma les yeux pour penser au repas qu’elle cuisinerait à son frère pour s’excuser ; elle s’imagina brasser le riz, l’accompagner de poisson, les saupoudrer d’épices. Elle inspira par le nez et expira par la bouche. Ses épaules s’affaissèrent, son dos se décrispa. Dès l’instant où elle se sentit prête, son esprit fut balayé par une brume cotonneuse.

Elle était cernée par la terreur. L’eau s’immisça dans sa gorge et dans ses narines. Elle tournoya dans le courant, la jeune fille fermement ancrée contre son abdomen. Elle bascula dans les airs avant de s’effondrer contre un rocher, puis plongea à nouveau dans un océan glacé. Une douleur atroce s’empara de ses reins. Son corps se tordit de lui-même, ses bras lâchèrent prise. Elle sentit la jeune fille se débattre contre son buste, ses petits pieds prendre appui contre son ventre et pousser pour se propulser vers la surface. Manikaï l’observa disparaître dans l’obscurité.

L’air se vidait de ses poumons. Il ne lui restait plus que quelques instants d’apnée avant que son corps ne commence à lutter pour respirer. Elle ferma les yeux pour s’arracher à cette terrible vérité.

Manikaï réapparut sur la plateforme en bois, allongée et trempée. Elle convulsa sur le côté et éructa assez d’eau pour remplir une jarre entière. Une fois debout, elle attendit de reprendre ses esprits. Les éventails la saluaient dans leurs mouvements de replis et de détente. L’océan la berçait de la douceur de ses vagues inexistantes comme des bras attendrissants.

Elle ne ressentait plus aucune douleur.

Lorsqu’elle foula le sentier du jardin, elle remarqua que les arbustes s’étalaient sur les graviers. Manikaï monta jusqu’au dernier étage de la tour, et fut surprise de ne trouver ni son Maître ni sa toile. Les volets étaient fermés, l’obscurité presque totale. Elle s’approcha du mur et fit coulisser les lattes de bois ; le parfum sucré des fleurs lui assaillit les narines. Maître Ni se tenait au milieu du champ.

Elle le rejoignit près de chrysanthèmes, et alors qu’elle n’était qu’à quelques mètres de lui, il se retourna.

— Mon enfant (il sourit), j’ai l’impression que cela fait des semaines que nous ne nous sommes pas vus. Tu es bien trempée cette fois-ci.

Des larmes coulèrent le long de ses joues. Elle luttait pour ne pas s’agripper aux manches bouffantes du kimono de son maître.

— Je suis tombée des cascades, j’ai échoué à la sauver.

Son visage se voila.

— La jeune fille, est-elle vivante ?

Manikaï acquiesça.

— Je crois qu’elle a regagné la surface.

Il afficha un sourire, noyé dans les poils de sa barbe.

— C’était une brave petite.

— Je coulais au fond du lac, mon corps me faisait si mal… La douleur a disparu, mais j’avais l’impression que jamais je ne m’en remettrai.

Elle sentait encore ses muscles et ses os pliés sous le choc.

— Manikaï, comprends-tu la finalité de cette épreuve ?

Elle écarquilla les sourcils. Une épreuve ?

— Tu as abandonné ton pouvoir trop longtemps au goût des cerisiers. Ce bracelet que tu as donné à cette jeune fille, il ne l’a pas seulement sauvée.

Pourquoi la toisait-il après ce qu’elle venait d’affronter ? Pourquoi était-il si injuste avec elle ? L’avait-il observée des années auparavant, lorsqu’elle s’était pris plusieurs flèches dans le corps au milieu de deux armées ? Leurs cicatrices ne l’avaient jamais quittée, et l’avaient empêchée de revêtir son kimono toutes ces années, jusqu’à aujourd’hui.

— Je m’en excuse Maître, mais je dois m’en aller.

Elle devait s’extirper des eaux noirâtres de ce lac et ramener cette fillette à ses parents.

— Tu ne peux pas repartir, Manikaï.

Elle tressauta et le fixa. Maître Ni avait saisi son pinceau et semblait absorbé par tout ce qui l’entourait, sauf elle.

— Je ne peux pas abandonner Juniké. Je dois y retourner.

Maître Ni déposa son ustensile au creux de son chevalet et vint lui empoigner les épaules.

— Manikaï, tu es déjà morte.